Marc Lumbroso : « Aujourd’hui, un artiste peut se faire connaître pratiquement tout seul. »

Marc

Président de Polydor et d’EMI, producteur et éditeur de Jean-Jacques Goldman, directeur artistique et producteur sur son label Remark… Rencontre avec Marc Lumbroso, l’un des poids lourd du monde musical français.

Muzrs : Bonjour Marc, pourriez-vous nous présenter votre parcours ?

Marc Lumbroso : J’ai commencé comme directeur artistique dans une édition musicale, ce qui consistait, pour moi, à travailler avec des auteurs-compositeurs écrivant des chansons pour des interprètes. Ce fût très instructif. Selon moi tout démarre d’une chanson plus que d’un chanteur, et j’ai appris a reconnaître ce qui fait une bonne chanson.
Après ça, je me suis mis à mon compte et j’ai passé une dizaine d’années comme éditeur et réalisateur de Jean Jacques Goldman. Parallèlement je suis devenu directeur de production puis Président de Polydor. Je me suis ensuite associé à Polygram avec qui nous avons créé le premier label indépendant, la première « joint venture » (coentreprise) en France, avec succès. Après ça j’ai fait brièvement de la production dans le cinéma. Je suis devenu président d’EMI dans les années 2000, quand la crise a commencé avec l’arrivée du piratage sur Internet, puis l’explosion de la bulle Internet. J’ai connu les premiers licenciements très lourds dans la musique, et moi qui suis d’abord directeur artistique j’ai passé trois ans à vendre une usine, un entrepôt, fermer des labels, licencier 200 personnes, ça a été très dur. Je me suis donc remis à la production en indépendant, associé avec Warner, et j’ai signé, entre autres sur mon label Remark, la bande originale du film Les Choristes, qui a été un énorme succès avec 3,5 millions d’albums. Depuis je suis revenu à l’édition, mon métier de départ. Je travaille donc avec des auteurs et compositeurs confirmés et des artistes débutants, qui n’ont pas encore les outils pour se faire connaître. Je les accompagne jusqu’à leur signature en maison de disques et les édite.

Muzrs : A partir de ces nombreuses expériences, quelle serait votre analyse de la situation actuelle dans la musique ?

Marc Lumbroso : Déjà, ce qui est positif, c’est qu’avec la masse de nouveaux médias, de réseaux sociaux et la multiplication des salles, un artiste peut se faire connaître pratiquement tout seul. L’exemple le plus connu est Fauve, qui s’est fait connaître par la scène, par ses clips et par le bouche à oreille. Ils ont décidé de rester indépendant, peut-etre par peur d’un contrôle de leur travail, des influences de maisons de disques sur le marketing, l’image etc. Ils sont totalement autonomes, fonctionnent comme une maison de disques, et se font distribuer par Warner. Selon moi, ce phénomène peut s’étendre, notamment grâce à des plateformes comme la vôtre où les artistes peuvent présenter directement leur travail.
Les seuls artistes qui ont encore besoin d’un marketing lourd sont les artistes de variété, parce qu’il faut leur trouver un répertoire, faire de la pub TV. Et aussi parce que la plupart des grosses radios passent de la dance à majorité anglo-saxonne, et que le français est concentré sur quelques artistes seulement. Ces artistes ont souvent plusieurs titres en fortes rotations, et cela laisse moins de place a la diversité des talents. Ils respectent, ou pas, les quotas en contournant le problème.
De la même manière, dans les meilleures ventes de disques en France, le nombre d’artistes qui ont un lien avec une chaîne de télévision est énorme. Bon nombre de ces albums sont alors simplement des concepts marketing.
Malgré leur absence des ondes, les membres de Fauve arrivent à vivre de leur métier. Et c’est ça qui est positif aujourd’hui : quel que soit son style musical, un artiste peut potentiellement vivre de sa musique.
A condition d’avoir du talent, bien sûr, et aussi une connaissance du marché, et surtout la conscience de l’importance de l’image dans la promotion et le marketing.
De son côté, l’industrie musicale se concentre sur quelques artistes. Elle en signe de plus en plus, mais très vite il y a un écrémage. La durée de vie d’un album est beaucoup plus courte : avant ça pouvait être 18 mois, maintenant ça peut être dramatiquement plus court. C’est logique vu la masse d’artistes signés et les difficultés à les promotionner.
La consommation a aussi changé, on est passé progressivement de l’achat d’album à l’achat au titre et/ou au streaming. Du coup, la fidélité à un artiste est moins grande d’un album à l’autre. Tous les artistes sont confrontés à ça aujourd’hui.

Muzrs : Vous prédisez un développement de l’autoproduction chez les artistes. Mais quels rôles auront alors les maisons de disques?

Marc Lumbroso : Il ne faut pas oublier que des exemples comme Fauve ou Sexion d’Assault (différemment puisqu’ils se produisent mais ont confié le reste de la chaine a une major) sont des exceptions. Déjà il y a la limite de la distribution, au moins tant que le support CD existera ! Le disque représente encore une grande majortié des ventes, ça reste le produit le plus rentable.

Les labels indépendants se positionnent comme des aides au développement, ce que les majors font de moins en moins. Ils ont un service de promotion-marketing, mais aussi un vrai soutien artistique, dans la durée.
Les majors sont incontournables aujourd’hui en terme de distribution et de force de frappe marketing.
On peut imaginer que le marché va se structurer comme ça : les 3 majors qui ont toute la chaîne et qui mettent à la disposition d’indépendants leurs outils de distribution. Un service à la carte en quelque sorte.

Muzrs : Comment s’en sortent les labels comparés au Majors ?

Marc Lumbroso : Les labels, très mal. Très peu d’indépendants sont à l’équilibre ou profitables. Ceux qui le sont sont des petites structures qui ont de gros artistes, comme le label Tôt ou Tard avec Shaka Ponk, et qui ont une opération « à 360° » : production, édition, production de spectacles.

Il faut nuancer la définition de labels indépendants. Il y a ceux qui le sont totalement en maîtrisant leur distribution : c’est Wagram, Naïve, Harmonia Mundi… Pour eux ce n’est pas facile. Et il y a ceux qui délèguent leur distribution car ils jugent que le succès d’un artiste ne dépend pas de ça. Et c’est vrai : avant il fallait une équipe de représentants pour aller démarcher la multitude de disquaires, aujourd’hui on pourrait presque se contenter de prendre les commandes dans les 4 ou 5 chaînes de disquaires type Fnac, Leclair ou Cultura.

Tot ou tard et Because , deux labels importants se font distribuer .

Le paysage aujourd’hui c’est donc seulement 3 majors, très peu d’indépendants qui s’en sortent, et pourtant plus d’ouvertures pour les artistes eux-mêmes. C’est le paradoxe !

Muzrs : En 2013 vous avez reçu le Grand Prix de l’édition musicale de la SACEM. Justement, quel rôle pour la SACEM et plus globalement pour les pouvoirs publics dans la transition que vit l’industrie musicale ?

Marc Lumbroso : La SACEM, avant toute chose, a un rôle de lobby pour faire respecter la propriété des œuvres quand une partie de la classe politique, par démagogie, fait croire que la gratuité c’est la démocratie. Depuis l’arrivée du nouveau directeur Jean-Noël Tronc, il y a 2 ans, ce rôle a été renforcé. En France, on a toujours considéré que l’Art c’est le théâtre, le cinéma, la littérature, mais que la musique c’est du divertissement. Du coup, les lobbys de ces trois disciplines sont beaucoup plus influents au Ministère de la Culture. Voilà pourquoi la musique ne reçoit pas de subventions. Dans la musique, les éditeurs et producteurs indépendants ne sont pas bien traités par les pouvoirs publics.

Et puis, au début du piratage et l’explosion d’Internet en bourse, certaines majors, plutôt que de se battre, sont rentrées dans le capital de ces sociétés pirates pour augmenter leur propre valeur sur les marchés. C’était du court terme mais ça a décrédibilisé le combat contre le piratage.

Muzrs : Comment expliquez-vous une certaine méfiance des artistes envers les majors, qui visiblement sont plus attirées par l’autoproduction ou les labels, dans tous les cas par l’indépendance ?

Marc Lumbroso : Les maisons de disque sont faites de gens très bien, franchement ! Chez Universal, que je connais le mieux, les gens qui y travaillent sont de vrais passionnés de musique. Mais la nature de la boîte elle-même, avec sa part de marché énorme, fait qu’on leur demande une rentabilité terrible qui les oblige à signer beaucoup d’artistes. Car le principe c’est que quand on en signe dix, il y en a bien un qui va marcher et qui va payer pour les dix et davantage. Donc aujourd’hui un artiste peut tout à fait vivre de sa musique à travers une maison de disque, mais comme un « super-smicard » disons, et avec l’inconvénient qu’il ne contrôle pas le temps consacré à son album, qui peut être très bref. En particulier d’octobre à décembre où l’on doit faire l’essentiel du chiffre d’affaires de l’année.

Je le répète, que ce soit Sexion d’Assault ou Fauve, ce sont des artistes mais aussi des entrepreneurs. Si on veut faire les choses soit même il faut comprendre toute la chaîne. Mais ça ne convient pas à tout le monde ! J’ai signé une artiste en édition, Christine & the Queens, qui voulait absolument une maison de disque pour pouvoir se concentrer sur sa musique. Mais elle en voulait une qui comprenne son travail. On a mis longtemps pour signer parce qu’on cherchait l’adéquation juste entre elle et le label. On est donc allé chez Because, qui signe peu et se concentre sur l’exploitation et la promotion de ses artistes en France et à l’étranger. Alors que dans les majors, il y a des règles, si vous ne faites pas de succès chez vous, vous ne serez pas une priorité pour l’international. Il y a un tas de façon d’y arriver pour un artiste aujourd’hui.

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Catégories :Interviews, Professionnels

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