Collectif Moï Moï : Être un artiste « de région » peut être un atout ! »

Moï Moï

Le collectif Moï Moï est un des acteurs majeurs de la nouvelle scène culturelle du Pays Basque, notamment grâce à leur festival Baleapop qui se tient chaque été depuis maintenant 5 ans. A la fois ancré dans son territoire et ouvert sur le monde, il oeuvre au renouvellement de l’offre culturelle sans oublier ses racines. Nous avons rencontré trois de ses membres fondateurs, Jeanne Boulart, Manon Boulart et Pierre Lafitte, et discuté des enjeux territoriaux de la musique en France aujourd’hui.

Muzrs : Vous pouvez me présenter vos parcours et vos activités en quelques mots?

Jeanne : J’ai 30 ans. J’ai fait des études de sociologie, puis de médiation culturelle. Dans la foulée un stage suivit d’une embauche dans le magazine musical Tsugi. L’industrie culturelle étant pas au top, je n’ai pas attendu les offres de boulots et j’ai monté ma propre structure en 2008, une petite agence d’Ingénierie Culturelle, Nabie. En parallèle, on avait monté en 2005 l’association Moï Moï, pour réunir nos amis artistes et médiateurs en tous genres. L’idée c’était de proposer et d’essayer plein de choses, jusqu’à ce que ça marche !

Manon : J’ai 27 ans. J’ai étudié aux Beaux-Arts de Paris. Je supervise la partie art contemporain et la communication web de Moï Moï. Même si en réalité on touche tous un peu à tout.

Pierre : J’ai 30 ans. Je suis président de l’association et programmateur de notre festival, Baleapop. A la base je faisais de l’urbanisme et de la programmation architecturale et muséologique, que j’ai mis de côté pour rejoindre Jeanne dans Nabie.

Jeanne : On a commencé par de l’organisation d’évènements et de la mise en relation, puis on a lancé le festival Baleapop chez nous, au Pays Basque. Il a rapidement pris de l’ampleur et nous a demandé tellement de temps qu’on a dû un peu laisser de côté le reste des actions de l’association. On a tout de même monté le label Moï Moï Records sur lequel on a sorti des projets des musiciens du collectif.

Muzrs : Quelle est la dimension locale du travail de Moï Moï ?

Manon : Déjà, on essaie de défendre une certaine culture locale et pas la caricature ni le fantasme. Le pays basque c’est ni « La Pena Cum Cum » ni la « Californie française » trop cool ! Après, ce n’est pas notre but premier, on s’intègre petit à petit dans ce processus, mais d’autres structures le font déjà très bien.

Pierre : Cette logique est venue dans un second temps, la première année on voulait surtout programmer les artistes qu’on aimait et faire tenir le festival. Cet objectif atteint, on a pu réfléchir à comment faire d’avantage résonner le festival sur son territoire.

Jeanne : Faire de la discrimination positive au niveau de la programmation ce serait perdre notre liberté et ça reviendrait à remplir des cases. On essaie plutôt de monter un réseau d’acteurs locaux, que ce soit des brasseurs, des marchands de fruits et légumes, des institutions ou d’autres associations culturelles. Et si des artistes locaux nous plaisent, bingo !

Pierre : Au niveau programmation, on tente aussi de montrer d’autres formes artistiques, qui passent peut être moins au Pays Basque, comme par exemple cette année un rappeur queer new-yorkais (Mykki Blanco). Ce qui est intéressant c’est que le public ne réagira pas de la même manière qu’un public parisien initié et parfois blasé. Et pour l’artiste également c’est une bonne expérience. Après, il faut dire que Baleapop se passe au bord de la mer en plein été, ce qui nous assure une certaine fréquentation et nous permet de tenter une programmation plus alternative. C’est pourquoi on a un grand respect pour les associations qui se bougent toute l’année pour proposer des concerts et des choses pas forcément faciles d’accès comme l’Atabal, la Souche Rock, Le Microscope , La Maison, ou même les Gaztetxes (« maisons de jeunes » en basque).

Jeanne : On organise quand même des choses le reste de l’année, mais pas assez à notre goût, par manque de temps. C’est un de nos objectifs cette année.

Pierre : Concernant le label, pour le moment il n’y a effectivement que des groupes basques. Mais c’est simplement parce que ce sont les artistes du collectif, on ne se l’est pas imposé. Mais c’est une réflexion que l’on a aujourd’hui : pourquoi ne pas devenir un label d’artistes émergents du Pays Basque, tous styles confondus. Avec le digital, il y a tellement de petits labels géniaux aujourd’hui, dans tous les styles imaginables, que l’angle territorial peut être intéressant à travailler.

Muzrs : Le groupe La Femme, originaire du Pays Basque, nous parlait de la nécessité de monter à Paris pour faire carrière. A l’heure d’internet, qu’en pensez-vous ?

Manon : Je pense justement que si La Femme avait été un groupe parisien il n’aurait pas aussi bien marché. Ils ont été très bons et ont su jouer de l’image du Pays Basque nouvelle Californie : Biarritz, le surf…

Jeanne : Pour moi le clivage va au delà d’Internet. Un jeune de 20 ans qui reste dans sa ville natale n’a surement pas la même énergie qu’un jeune qui est parti dans une grande ville pleine d’émulation comme Paris. Sans compter qu’un parisien a plus naturellement les codes du monde de la culture, qui lui permettent de mieux s’y intégrer et d’y promouvoir sa musique.

Pierre : Et puis au niveau de la force créative. A Paris n’importe quel soir de la semaine tu peux aller voir des concerts, tu en prends plein les oreilles en permanence. Alors oui, maintenant tu peux tout trouver sur internet et même voir des concerts en streaming, mais ce sera jamais pareil, tu n’as pas les rencontres qui vont avec, l’échange. Et puis, de manière plus pragmatique, la plus grande concentration de labels, de bonnes salles et l’immense majorité des médias culturels sont à Paris. Un passage utile pour un artiste donc, mais en aucun cas obligatoire.

Manon : Il y a effectivement cette énergie créative et un réseau qu’on ne trouve pas ailleurs, mais en même temps un artiste est plus facilement noyé dans la masse. En ce sens, être un artiste « de région » est un atout. Je pense donc que pour créer tu es mieux chez toi, mais qu’à un moment donné il faut partir pour se montrer.

Muzrs : Est-ce la même problématique pour vous, professionnels de la musique ?

Jeanne : Complètement ! Dans l’équipe on a tous eu notre moment à Paris ou dans d’autres grandes villes européennes. On a pu observer et comprendre des choses. L’importance de l’identité visuelle par exemple. Tous ces petits détails qui font la différence. On a pioché ce qui nous semblait intéressant pour l’incorporer au mélange d’identités qu’est Baleapop. C’est probablement ce qui fait qu’on a un public d’horizons aussi différents. Et puis pour ma part, travailler chez Tsugi m’a ouvert un réseau génial dans la presse. Un réseau que je n’aurai certainement pas eu, ou du moins si facilement, si j’étais restée au Pays Basque. Et cette couverture médiatique nationale a également joué dans le succès de Baleapop.

Manon : D’ailleurs, ceux de l’équipe qui s’occupent de la communication sont à Paris presque toute l’année, c’est inévitable.

Jeanne : J’ai l’impression qu’autour de nous, pas mal de gens de notre génération sont partis dans des grandes villes quelques années et reviennent s’installer au Pays Basque, ramenant avec eux des envies et idées nouvelles. Ca crée une super dynamique, des structures se créent, l’offre s’élargit… Il faut dire que dans le domaine culturel, la concurrence est particulièrement positive d’un point de vue créatif !

Pierre : Le développement de l’Europe change un peu la donne également. On a par exemple collaboré avec le festival des Nuits Sonores à Lyon, qui nous a invité dans la plateforme culturelle européenne European Lab. Et cette nouvelle échelle fait disparaître la dualité Paris-Province. Je pense que ce sera de plus en plus le cas à l’avenir.

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Catégories :Interviews, Professionnels

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