Antoine Bigot (microqlima) : « Je pense qu’il faut revenir à l’essence du mot label : labelliser en créant une marque forte, puis diversifier tes activités »

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Antoine Bigot est sans aucun doute une personne à suivre dans les années à venir. Manager d’artistes et de label, graphiste, promoteur, Dj… Il est le profil type d’un entrepreneur de la musique en 2015 : hyperactif, polyvalent et passionné. Après plusieurs années à développer le label Cracki Records et à s’occuper de ses artistes Isaac Delusion et l’Impératrice, il développe aujourd’hui son propre label, microqlima.

Muzrs : Tu peux me parler un peu de ton parcours ?

Antoine : Comme beaucoup dans ce milieu, je voulais d’abord être artiste ! Je faisais du rap dans ma chambre. C’est en voulant me faire connaitre que j’ai appris la promotion : photos, événements, sites internet etc. À 17 ans, j’avais finalement appris les rudiments du métier. Puis j’ai participé à la création d’un premier festival à Toulouse lors de ma 1ère année d’étude, à Sciences Po. Deux ans plus tard, en 2010, j’ai fait un stage à Berlin chez !K7 Records, puis chez BPitch Control, le label d’Ellen Allien. J’ai bossé la promo, le marketing, la distribution… C’est là que j’ai vraiment compris le sens du mot « industrie » dans « industrie du disque » ! C’est sexy vu de l’extérieur, mais en réalité c’est du business, c’est envoyer des mails à la chaîne, régler des problèmes, ne pas compter ses heures… Mais c’est à la fois excitant, tu ne vends jamais la même chose, tu vois les artistes grandir et le business lui-même évolue en permanence.

Après ça, je suis revenu à Toulouse hyper motivé et complètement hyperactif : j’animais une émission sur Radio Campus, je mixais plusieurs fois par mois, j’organisais les soirées microqlima, je bossais avec La Petite et Les Siestes Electroniques, j’ai fait partie d’un petit collectif appelé Le Cabanon, et j’écrivais pour un blog appelé Cracki… Évidemment j’ai raté mes études, et j’ai donc décidé de revenir à Paris et me consacrer entièrement à Cracki. C’est rapidement devenu un label et dans la foulée on sortait le 1er EP d’Isaac Delusion.

Muzrs : Le succès a été assez immédiat avec Isaac Delusion, comment vous avez géré ça ?

Antoine : Oui, ça a tout de suite fonctionné. Le groupe était à peine formé, ils étaient deux, n’avaient jamais fait de concert… Et en 6 mois ils sont passés de petits bars parisiens à des salles New Yorkaises, en passant par le Pitchfork Festival. J’étais à fond là-dessus, du coup je suis devenu leur manager assez naturellement. Niveau promo, on partait de rien, donc j’ai littéralement envoyé 8000 mails, et ça a fini par faire un buzz internet. Et surtout, à la sortie de l’EP on a invité Radio Nova à un concert en appart’, trois semaines plus tard c’était en playlist chez eux, ça a beaucoup aidé. Un an plus tard on a organisé une tournée d’un mois aux États-Unis, il a fallu monter une équipe sur place, avec un manager, un tourneur, un éditeur etc. Puis une tournée en Inde. C’était vachement improvisé, on a fait plein d’erreurs, mais c’était génial et on a beaucoup appris.

Dans le même temps j’ai eu un énorme coup de cœur pour la musique de l’Impératrice avec qui on a rapidement enregistré un premier EP, dans ma chambre et celle du chanteur d’Isaac Delusion, entre autres. Du bricolage total ! En réalité, le label n’avait pas eu le temps de se structurer correctement, ce qui a amené pas mal de problèmes par la suite. C’est en partie ce qui m’a récemment poussé à quitter Cracki pour créer un autre label, microqlima, que j’ai lancé en septembre 2014. Ça me manquait de développer des artistes de A à Z.

Muzrs : Justement, comment s’organise la gestion d’un label comme Cracki ou microqlima ?

Antoine : Chez Cracki, c’était collégial. Il n’y avait pas de hiérarchie, ce qui est très agréable quand tout le monde va dans le même sens, mais qui devient problématique quand les objectifs divergent. J’avais fini par prendre la position de label manager, je devais avoir une vision de l’ensemble et coordonner le tout. Mais en réalité dans Cracki j’étais aussi un peu graphiste, web designer, comptable, booker et community manager ! C’est comme ça dans microqlima également et dans tous les petits labels, tu dois être polyvalent.

De la même manière, quand tu développes un artiste, au départ tu es tout pour lui. Qu’officiellement tu sois son producteur, son tourneur, son éditeur ou son manager, au quotidien tu seras un peu tout ça en même temps. Bien sûr quand tu grandis, tu te structures et tu définis mieux les rôles. Il faut trouver le bon équilibre. Quand tu fais tout tout seul, tu risques aussi de tout faire mal, il faut parfois laisser faire ceux qui savent faire. Par exemple pour Isaac Delusion, on est loin d’être seuls maintenant, il y a cinq techniciens sur la tournée, un tourneur, un éditeur, un label en licence avec des équipes en promo et à l’international…

Muzrs : Comment tu définirais ton boulot en tant que manager d’artiste ?

Antoine : Pour moi en tant que manager il y a deux perspectives : interne et externe. En interne tu es un tampon, la coquille du groupe. Tu fais tout le sale boulot pour eux, tu essaies de ne leur parler des problèmes qu’une fois réglés pour qu’ils puissent se concentrer sur l’essentiel : la musique. Je ne suis ni leur chef, ni leur salarié. Je dois les représenter mais je ne peux pas décider pour eux. Il y a une grosse part de médiation, tenir au courant du pourquoi et comment on fait les choses. Et en externe, tu es le seul interlocuteur pour tous les partenaires : l’éditeur, le tourneur, le label, les médias… Du coup il faut coordonner le tout et redistribuer l’information au mieux, c’est primordial.

Muzrs : La plupart des petits labels sont en difficultés financières. Comment ça se passe de ton côté ?

Antoine : Financièrement, c’est clairement compliqué. Il n’y a pas de recette miracle. Dans Cracki, personne ne se payait. Aujourd’hui, personnellement, je vis de plein de sources différentes : graphisme, web design, des dj sets, un peu du management d’Isaac Delusion et de l’Impératrice. Chaque activité nourrissant les autres. Il faudrait que je manage dix groupes pour pouvoir vivre seulement du management par exemple, mais je le ferais mal et ce n’est pas ma vision du métier. Donc pour l’instant je suis complètement à perte avec le label. Pour faire de l’argent, je pense qu’il faut revenir à l’essence du mot label : labelliser en créant une marque forte, puis diversifier tes activités : événements, éditions, merchandising… C’est un travail de long terme. Plus généralement, je pense que le futur ce sont des concentrations d’activités : des managers-éditeurs, des tourneurs-labels, des attachés de presses-labels etc.

Muzrs : Et la place des majors là dedans?

Antoine : Je trouve que l’opposition entre labels indépendants et majors est un faux débat. Les « indés » font ce que les majors ne savent pas faire et réciproquement. Les indés savent travailler au détail, au local, quand les majors apportent une force de frappe internationale. Ils se complètent. Il y a de plus en plus d’artistes, on a donc besoin de plus en plus de curateurs pour faire le tri, et de financeurs pour produire les disques.

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Catégories :Interviews, Professionnels

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