Alexandre Gaulmin (Corida) : « Le développement c’est aussi ça, perdre de l’argent sur des projets dans lesquels on croit pour tenter d’écrire des histoires sur le long terme »

Corida

Corida est un tourneur majeur en France. Producteur, organisateur de spectacles et gestionnaire de salles, il s’occupe d’artistes comme Phoenix, Radiohead, Manu Chao ou Christine & The Queens. Nous avons discuté avec Alexandre Gaulmin, le chargé de communication, du rôle fondamental et pourtant méconnu des tourneurs dans la carrière des artistes.

Muzrs : Est-ce que tu peux m’expliquer le rôle du tourneur ?

Alex : Mon métier, c’est producteur de spectacle. Notre boulot c’est de trouver des artistes dans lesquels on croit assez pour les envoyer en France, voire à l’étranger, pour faire une tournée de concerts. On construit une performance live en apportant les compétences techniques et artistiques, et en apportant notre réseau pour le faire connaître. On travaille en étroite collaboration avec des labels ou des éditeurs. Pour ma part, je m’occupe de la promotion et du marketing, je monte des partenariats avec tous les médias possibles, du national au local. Le travail de promotion au quotidien étant plutôt le travail du label.

Muzrs : Quel a été l’impact de la crise du disque sur la production de concerts ?

Alex : Avant, la tournée était un moyen de promotion qui permettait de toucher le plus de public et de média possibles sur tout le territoire, dans le but de vendre plus de disques. Le tourneur recevait donc de l’argent de la maison de disque pour l’organiser, ce qu’on appelait les « tours supports ». Mais avec la chute des ventes de disque, les labels ont cessé de financer. Malgré cela, les concerts se portent bien : une vidéo de concert sur Youtube ne remplacera jamais l’expérience d’un spectacle ! Donc oui, le live prend une place plus importante dans la carrière des artistes, tout comme les éditions ou les synchronisations, et tout ce qui permet de compenser la baisse des revenus du disque. La conséquence, c’est peut être la survalorisation de la place de concert, quand on voit le prix d’un spectacle à Bercy par exemple.

Muzrs : Corida est un tourneur important en France, comment tu le présenterais ?

Alex : Corida a été créé il y a trente ans par Jacques Renault et Assaad Debs, qui étaient respectivement les directeurs artistiques des Bains Douches et du Palace, à Paris. Les premiers artistes étaient par exemple Manu Chao ou les Rita Mitsouko, il y avait déjà cette envie de construire de vraies carrières, sur le long terme. Aujourd’hui on fait partie des gros tourneurs français d’un point de vue de la renommée et de la taille des salles que l’on remplit, mais on reste une petite structure avec seulement trois bookers. De la même manière, on fait le choix de travailler sur de gros actes comme Radiohead, et des plus petits comme Moodoïd, avec un catalogue assez réduit d’une quarantaine d’artistes. Du coup on continue à marcher au coup de cœur, avec des choix artistiques assez forts. Pour moi ça reste une maison d’artistes, profondément ancrée dans le paysage français. Même si le rôle de tourneur n’est pas du tout visible pour le grand public qui pense souvent que c’est la salle qui programme.

Muzrs : Corida fait partie du groupe Because Music, qui comprend entre autre le label Because Music, les éditions Because et l’exploitation de deux salles, la Cigale et la Boule Noire. J’imagine que cette organisation, dite « 360° », influe sur votre travail ?

Alex : Il y a forcément une connexion particulière entre nous. Quand Emmanuel de Buretel (co-fondateur du groupe Because) signe un artiste, on est privilégié pour s’occuper de sa tournée. Mais dans les faits, comme pour n’importe quel autre artiste, on le fait uniquement si ça nous plaît. On reste très indépendant. L’intérêt du 360° c’est qu’au moment de signer un artiste, on peut lui proposer tous les services pour le développer. Ce qui ne veut pas dire que l’artiste ou nous-même, le voulons. L’artiste a souvent un premier entourage professionnel et ça peut être dommage de l’en couper. Et puis il y a des choses que tu fais moins bien que les autres, tout simplement. Par exemple Because a quelques artistes de Rap, mais Corida ne fait pas de musique urbaine, on n’a pas le réseau nécessaire.

Muzrs : Marcher au coup de cœur, et notamment sur des artistes émergents, implique une certaine prise de risque. En tant qu’entreprise j’imagine qu’elle est un minimum maitrisée ?

Alex : Clairement, c’est un métier de parieur, tu le fais parce que tu y crois. Bien sûr, c’est maîtrisé dans le sens où l’on ne fixe pas les mêmes objectifs pour chaque artiste, on y va par étape, et on adapte les moyens en fonction. On adore Moodoïd, on fera tout pour l’emmener le plus loin possible, mais on sait que sa musique est assez pointue et qu’on aura plus de mal à toucher le grand public. Mais ça ne nous empêchera en aucun cas de le faire. Et puis le développement c’est aussi ça, c’est perdre de l’argent sur des projets dans lesquels on croit pour tenter d’écrire des histoires sur le long terme. Aujourd’hui il y a tellement de groupes qui se lancent, c’est un peu la course à qui signe le groupe en premier. Dans ce contexte il faut savoir faire confiance à son flair et se concentrer de son côté sur un artiste un peu à part. Personne n’avait vu venir les XX par exemple. A l’époque, ils faisaient les premières parties d’un groupe que tout le monde s’arrachait, et aujourd’hui on ne se rappelle même plus de son nom alors que les XX sont connus mondialement !

Muzrs : Christine & The Queens, dernier gros succès de Because Music et Corida, est un bon exemple de développement 360° pour un artiste. Comment s’y prend-on ?

Alex : Christine, c’est l’exemple parfait de la bonne élève, qui travaille, qui réfléchi, qui se prend la tête. C’est un projet hyper personnel, une sorte de renaissance à travers ce personnage. Tout ce qu’elle fait est donc réfléchi, elle a construit une vraie identité musicale. Elle a fait du théâtre, de la musique, de la danse, de la littérature, et a donc une très bonne vision de la culture en général.

En ce qui concerne son développement, elle a été très vite accompagnée par un manager, un tourneur, un éditeur… Quand on l’a rencontré elle avait déjà une bonne expérience de scène, beaucoup de premières parties. Ce qui m’a frappé chez elle, c’est cette capacité à retenir l’attention, même quand elle jouait seule avec un ordinateur. Pourtant elle avait déjà en tête un concept de projet total, elle savait qu’elle voulait des danseurs par exemple. Donc le développement, dans ce cas, c’est accompagner ses envies, trouver un chorégraphe, trouver les danseurs etc. Tu amènes les solutions techniques et logistiques. On lui a aussi organisé une résidence à la Gaité Lyrique : on l’enferme une semaine avec une équipe pour expérimenter et répéter. Sur le disque c’est pareil, elle voulait faire de la chanson française et la frotter a du R’n’B, il a donc fallu trouver un producteur qui colle à cet univers là. On est sur l’exemple d’une artiste qui sait parfaitement où elle va.

Dans d’autres cas c’est moins avancé. En ce moment on s’occupe de Paradis, à l’origine un duo de Djs qui sortent aujourd’hui un album qu’ils ont composé et sur lequel ils chantent. Tout est à imaginer, ils n’ont quasiment jamais chanté devant un public donc on va voir ce qu’on peut faire en fonction de leurs envies et de leur identité, trouver les bonnes personnes pour les accompagner. Le minimum étant un ingénieur lumière et un ingénieur son, et dans d’autres cas un chorégraphe, un scénographe, un ingénieur vidéo…

Muzrs : A l’inverse, certains artistes rêvent d’indépendance et de Do It Yourself et pensent pouvoir faire carrière sans labels. Qu’en penses-tu ?

Alex : Je n’y crois pas trop. Tu as besoin de trop de compétences différentes et surtout de réseaux. La musique c’est un circuit. Si tu es tout seul avec ta guitare et que tu connais tous les programmateurs de France parce que tu as bossé en label, alors pourquoi pas, mais sinon tu n’auras aucune visibilité auprès des acteurs du circuit traditionnel. Après, libre à l’artiste de choisir la voie professionnelle ou plus amateur. Mais il y a des labels indépendants qui sont complètement DIY ! Tu prends un label comme Kill The DJ, des nanas qui se battent pour être à la FNAC et pour sortir des projets qui ne passeront sûrement pas à la radio. Aujourd’hui avec internet, il y a une telle diversité musicale qu’avoir un label ne te conditionne pas à faire tel genre de musique. Et puis il y a plein d’exemples d’artistes hyper particuliers qui sont signés sur des majors.

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