Benoit Rousseau (Gaité Lyrique) : « Le problème de la pop culture, c’est qu’elle se nourrit du différent, mais finit toujours par le vider un peu de son sens »

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Après s’être occupé de la programmation de Mains d’Oeuvres puis du Point Ephémère à leurs ouvertures respectives en 1999 et 2004, il est aujourd’hui le premier programmateur musical de la Gaité Lyrique. Benoit Rousseau nous parle des subtilités de son travail et de la subjectivité inévitable de ses choix artistiques. Il en profite pour nous présenter son projet de festival « Queer » avec Alexandre Gaulmin. 

Muzrs : Tu peux me parler de ton parcours ?

Benoit : J’ai commencé par un IUP de management culturel à Dijon. En 1999, j’ai fait l’ouverture de Mains d’Oeuvres à Saint-Ouen en tant que programmateur, puis l’ouverture de Point Ephémère en 2004, dont j’ai également géré la programmation pendant 6 ans. Plus tard j’ai monté ma boite de booking, Kissabilly, avec laquelle j’ai lancé Herman Dune, Yuksek, Brodinski, Mondkopf… En 2001 j’ai participé à la création du festival Mo’fo. Et pour finir, j’ai été le 1er programmateur musical de la Gaité Lyrique, peu de temps après son ouverture, et jusqu’à aujourd’hui. Je m’occupe donc de l’exploitation de la salle de concert, tout en travaillant sur des projets plus transversaux, comme les Villes Invités. Beaucoup de concerts donc, en 15 ans j’ai du en organiser entre 1500 et 2000 !

Muzrs : Tu as l’air de t’être spécialisé dans les ouvertures de lieu. La programmation est à la base de l’identité d’une salle. En ce qui concerne la Gaité Lyrique, comment ça s’est passé ?

Benoit : C’est forcément subjectif. La programmation d’un lieu va inévitablement ressembler à son programmateur, à ce qu’il écoute et ce qu’il aime. J’ai une liberté artistique totale. Après, il existe un comité éditorial, qui comprend mon directeur et les autres conseillers artistiques de la Gaité Lyrique, devant lequel je défends ma programmation. On débat sur les projets, leur viabilité économique, nos motivations à les réaliser etc.

Muzrs : Quelles sont tes différentes missions à la Gaité Lyrique ?

Benoit : On organise une centaine de concerts par an, ainsi qu’une dizaine de nocturnes. Le modèle économique est variable : location de salle, coproduction, coréalisation ou production totale. Il faut savoir que la Gaité Lyrique est une société privée, même si les locaux appartiennent à la Mairie de Paris. On reçoit donc des subventions mais on a un modèle économique à tenir, la centaine de concerts par an doit être rentable. Un vrai défi car la salle est compliquée à gérer : située au 2ème étage du bâtiment, elle demande beaucoup de personnels à l’ouverture, et des coûts de fonctionnement bien plus élevés qu’une autre salle à jauge égale. Je construis donc ma programmation en prenant en compte cet objectif de rentabilité. Il faut savoir jouer avec ça, faire des petites concessions artistiques afin de remplir la salle, pour plus tard faire jouer un groupe moins connu sur lequel on risque de perdre de l’argent.

Je travaille également avec les artistes en résidence chez nous, à savoir deux par an. Ça a été le cas avec Christine & the Queens, sur laquelle la Gaité s’est particulièrement investi. Pendant 8 mois, j’ai travaillé sur son live en tant que directeur artistique. Je me suis chargé de trouver sa chorégraphe, de réaliser les vidéos projetées pendant le concert etc.

Et enfin, j’ai un rôle de conseiller artistique pour les projets qu’on accueille, comme récemment le festival Impulse ! ou les soirées Paradisum. Les projets arrivent déjà bien construit, mais je m’assure que ça fonctionne. Quand le sujet s’y prête, on fait des liens entre les expos et les concerts. Le plus bel exemple étant le projet Public Domaine, autour de la culture skate, pour lequel on a fait 19 soirées de concerts.

Muzrs : Alexandre Gaulmin (que nous avions interviewé au même moment, NDLR) et toi êtes en préparation d’un festival « Queer » à la Gaité Lyrique. Vous pouvez m’en dire plus ?

Alex : Déjà, le Queer, pour nous, c’est un prisme qui fait tomber la domination de l’autre, le queer, c’est le différent. Nous sommes homosexuels, c’est quelque chose que l’on défend. Kill The Dj a été pour moi un modèle de label engagé en ce sens, aussi bien humainement qu’artistiquement. J’ai beaucoup appris d’eux. Je trouve que dans la musique, beaucoup de choses sont aujourd’hui un peu vide de sens, très légères. D’où l’envie chez Benoit et moi de lier nos convictions et notre boulot. On s’est demandé comment, à notre niveau, mobiliser les gens.

Benoit : Au moment du mariage pour tous, on a donc créé un blog Fight For your Right to Marry. On a demandé aux musiciens autour de nous quels morceaux ils passeraient pour un mariage gay. On a eu 70 réponses d’artistes, de Justice à Gesaffelstein, en passant par Christine & The Queen, Woodkid ou Air. Ca a tout de suite pris.

Alex : On a continué dans notre lancée en créant le blog Wanker, qui est devenu une émission sur la radio libre de Pedro Winter, Ed Wreck. On essayait simplement de s’interroger sur la place des homosexuels, des bisexuels, des femmes ou même des noirs dans la musique aujourd’hui, leur représentation dans les festivals etc. Plein d’artistes comme Mykki Blanco ou Big Freedia ont un message politique dans leur musique, mais se retrouvent parfois « folklorisés » en arrivant dans le circuit traditionnel des salles ou des festivals. Voir un groupe comme Gossip se faire « avaler » par le mainstream, passer sur NRJ, remplir Bercy, et perdre au passage toute sa portée politique, je trouve ça très triste. L’envie de ce festival, c’est donc de donner la place à des sensibilités, des minorités, des sexualités, qui sont d’habitude invisibles.

Benoit : Le problème de la pop culture, c’est qu’elle se nourrit du différent, mais finit toujours par le vider un peu de son sens en le coupant de sa base militante. Depuis 4 ou 5 ans, une nouvelle génération d’artistes queer s’affirme, allant bien au delà de la folklorisation des Boy George, Scissor Sisters ou Elton John. Ce qui est génial c’est que ça touche à tous les genres de musique, y compris le R’n’B avec Franck Ocean ou le Rap avec Mikky Blanco.

Alex : Et en ce qui concerne le choix de la Gaité Lyrique, c’est assez symbolique car c’est un lieu institutionnel. En plus de la musique il y aura des rencontres, des projections de documentaire, des ateliers. On veut pousser la réflexion.

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Catégories :Interviews, Professionnels

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