Crowdfunding et musique : un plébiscite moderne

midem

Nous avons récemment eu la chance de représenter MUZRS au MIDEM (Marché International de l’Edition musicale), le plus grand rendez-vous mondial des professionnels de la musique. Invité par la plateforme Ulule, nous avons ainsi pu rencontrer plusieurs porteurs projets musicaux financés par le crowdfunding.

On parle beaucoup du financement participatif depuis quelques années, en particulier dans le secteur culturel qui semble voir en lui une réponse à une économie essoufflée. Le système de financement par la foule n’est pourtant pas nouveau et de nombreux artistes y ont recours depuis toujours. C’est le cas du groupe Antiquarks, qui a récemment levé 6000 euros auprès de son public pour financer un album et un livre à l’occasion de ses 10 ans d’existence, mais qui utilisait le système de souscription depuis ses débuts :

« On imprimait des flyers avec des bons de commande détachables, qu’on nous renvoyait par la poste. On a financé le premier album comme ça, grâce à 200 contributeurs. C’était une pratique très courante à l’époque chez les musiciens indépendants. Des plateformes comme Ulule ont théorisé la pratique et permettent aujourd’hui des campagnes beaucoup plus réactives : on sait jour par jour où on en est, on peut donc répondre immédiatement aux donateurs, adapter notre communication »

Internet et le développement de son usage participatif a donné un nouveau souffle à la pratique, avec l’apparition de plateformes spécialisées dans l’intermédiation entre porteur de projet et public. Le système est en pleine croissance : en 2014 en France, tous types de plateformes confondus, 152 millions d’euros ont été collectés via le crowdfunding, deux fois plus qu’en 2013. Depuis l’arrivée de ces plateformes dans l’hexagone – on en compte environ une cinquantaine aujourd’hui – ce sont 1,3 millions de personnes qui y ont financé un projet. Il existe trois types d’apport financier participatif : la prise de participation au capital d’une entreprise, le prêt, et le don. La musique est principalement concernée par le système de don, qu’on retrouve sur 25 plateformes existantes qui totalisaient 38,2 millions d’euros en France en 2014. Les deux leaders, Ulule et KissKissBankBank (KKBB), utilisent un système de contreparties et se rémunèrent par commission (environ 8% des montants collectés). En 2014, sur les plateformes de dons avec récompense, 73% des projets étaient de nature culturelle. Les projets musicaux représentent 3,9 millions d’euros sur Ulule et 4,8 millions sur KKBB et sont respectivement deuxième et première catégorie la plus représentée, au coude à coude avec les films et vidéos et avec un taux de réussite d’environ 70%. Depuis 2010, ce sont ainsi 4100 projets musicaux qui ont été financés avec succès sur une de ces deux plateformes : production ou réédition d’un album, organisation d’un concert, d’un festival ou d’une tournée, réalisation d’un clip vidéo, construction d’un studio d’enregistrement… 100 000 personnes ont ainsi contribué à un projet musical, dévoilant un vrai engouement du public pour ce nouveau type d’échanges à forte dimension communautaire, véritable expérience de participation.

Alors le crowdfunding, une vraie solution au problème de financement de la musique ? Mathieu Maire du Poset, directeur général adjoint d’Ulule reconnaît d’emblée le problème de pérennité du financement participatif pour un artiste :

« Nous ne sommes pas un modèle économique car nous ne sommes pas une source de revenus permanents pour un artiste qui va leur permettre de vivre au quotidien. Un artiste peut financer un album, un clip ou un concert et même plusieurs fois à la suite, mais ça se travaille, ça s’apprend et il ne faut pas trop user de sa communauté. En revanche on va leur permettre d’accélérer un projet précis, de pouvoir en faire plus et de meilleure qualité. »

En effet, contrairement à des subventions, à l’encadrement d’un label ou à des financements privés, le crowdfunding permet un apport financier unique et offre donc une visibilité financière à court terme. C’est bien là la critique principale adressée à ce système, qui permet de financer un projet mais ne répond pas à la précarisation des artistes.

Pour le Midi festival qui a financé son édition 2014 grâce au crowdfunding après des difficultés financières, il s’agissait davantage d’un plébiscite dans un moment de crise :

« Pour un festival, il s’agit vraiment mobiliser les troupes en temps de crise pour se remettre à flot, mais ce n’est pas une solution viable. Cette année on a eu une baisse des subventions mais on ne peut pas solliciter à nouveau le public, alors on s’adapte et on réduit les coûts ».

Pour Antiquarks, le financement participatif est au contraire tout à fait viable sur le long terme et répond parfaitement à la nouvelle donne économique de l’industrie musicale :

« La question de la pérennité du financement participatif dépend de ta capacité à tenir tes engagements ou pas. Et puis aujourd’hui, pour un petit label, chaque album est une prise de risque financière, donc cette voie là n’est finalement pas plus durable ».

Pour le groupe, le crowdfunding s’inscrit dans une démarche presque militante pour l’indépendance artistique, s’appuyant sur les idéaux collaboratifs :

« Globalement notre public sait à quel point notre indépendance nous est cher et nous suit dans cette idée là, il y a presque une forme de responsabilité qui s’est créé avec lui. (…) Pour beaucoup d’artistes utilisant le crowdfunding, le but c’est de signer en label et en attendant ils sollicitent leur public. Nous on inverse la démarche puisque notre but c’est l’indépendance et notre vision de l’artiste c’est un artiste entrepreneur »

La grande majorité des artistes ayant recours au financement participatif sont émergents, voyant dans ce système une voie de professionnalisation, un tremplin vers un début de carrière. La nouvelle génération l’a bien intégré dans les options de financement qui s’offrent à un artiste souhaitant se lancer, ce dont se félicite Ulule qui cherche maintenant à séduire des labels et des artistes plus connus, notamment indépendant. Des services comme Wise Band, qui gère le merchandising, permettent à ces artistes de déléguer la logistique des contreparties, qui peuvent être lourde dans le cas d’artistes avec une grande communauté. Pour Matthieu Maire du Poset, tout en refusant de définir Ulule comme un concurrent des labels il reconnaît qu’il participe à l’émancipation des artistes :

« au lieu de donner un pourcentage de leurs ventes à un label, peut être qu’ils auraient intérêt à passer par le crowdfunding en déléguant la gestion des contreparties à une structure. Pour un CD vendu 12€ à la Fnac, l’artiste va toucher 4€, donc s’il est capable de le vendre en direct via une campagne de crowdfunding, même avec la commission de la plateforme et les frais d’envoi, il touchera peut être 70% de la somme, c’est donc très intéressant pour lui ».

Mais une campagne de crowdfunding, c’est aussi un formidable outil de communication, comme nous l’expliquait Pouvoir Magique. En plus de la communication de l’artiste, c’est tout son réseau qui se met en marche dans un élan solidaire, motivé par l’aspect « course contre la montre ». Même si beaucoup d’artistes négligent encore l’animation de leur communauté, certains ont bien compris qu’elle était l’une des clés du succès et profitent de leur campagne de crowdfunding pour mettre en place une véritable expérience participative. C’est le cas de l’orchestre Neko Light Orchestra qui a récolté 12000€ sur Ulule, deux fois leur objectif, pour financer leur premier album. Pour Nicolas, le leader, seul un vrai projet participatif peut justifier la sollicitation du public :

« Nous avons monté une campagne sur 10 semaines, pendant laquelle nous avons réalisé un album de composition sur les cultures de l’imaginaire, dont les différents univers étaient choisis par les internautes. Chaque semaine nous les sollicitions : les 3 premiers jours ils nous envoyaient des idées de thèmes par mail, nous en sélectionnions 10 que nous soumettions au vote sur Facebook les 4 derniers jours. Ainsi, à la fin de la campagne nous avions nos 10 thématiques pour les 10 titres de l’album, et nous sommes alors passé à la composition et l’enregistrement. ».

Si le développement futur du crowdfunding sera probablement la création de plateformes de plus en plus spécialisées par domaine d’activité, Ulule prédit un développement du crowdsourcing (production participative par l’échange de compétences) :

« Aujourd’hui sur Ulule, cet aspect passe plus par le côté communautaire, le développement de l’événementiel pour faire se rencontrer les porteurs de projets et favoriser l’entraide. Nous voyons de plus en plus de projets présents sur la plateforme communiquer entre eux et parfois collaborer naturellement, sans que nous intervenions. »

Quoi qu’il en soit, ces différents projets rencontrés au MIDEM étaient tous représentatifs d’une nouvelle génération d’artistes qui sait innover pour s’en sortir. Eux ont fait le choix de se tourner vers leur public, un retour à l’essentiel, comme le dit si bien Antiquarks : « à défaut des majors, on a embarqué notre public dans l’aventure ».

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Catégories :Articles

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