Mathieu Maire du Poset (Ulule) : « Nous sommes un nouvel acteur qui cherche à s’articuler au mieux avec l’existant »

Ulule

Premier entretien de notre enquête sur la place grandissante du crowdfunding dans le financement de la musique, nous avons échangé avec Mathieu Maire du Poset, directeur général adjoint de la plateforme Ulule, leader européen du financement participatif. Il nous a parlé de la place particulière de la musique sur la plateforme et nous a donné sa vision du futur financement de la musique.

Muzrs : Sur Ulule, la majorité des projets sont culturels, la musique est en 1ère ou 2ème position avec l’audiovisuel. Comment expliquez-vous cet engouement ?

Mathieu Maire du Poset : La place de la musique est importante historiquement car le crowdfunding y a toujours existé, ne serait-ce qu’en faisant passer un chapeau à la sortie d’un concert. Le rapport entre le fan et l’artiste a toujours été fort, les plateformes de crowdfunding ont simplement accéléré le phénomène, donc les projets musicaux se sont rapidement glissés dans la brèche. Il faut ajouter à cela le fait que la première plateforme de crowdfunding en France, MyMajorCompany, était consacrée à la musique. Même si son modèle est différent du nôtre, avec un retour financier, elle a réalisé un gros travail d’évangélisation du public au financement participatif et à l’idée qu’il puisse aller aider les artistes qu’il aime. La musique n’est cependant qu’une rubrique parmi d’autres sur Ulule, qui représente environ 15% des projets et nous n’avons pas vocation à accompagner les projets en amont ou en aval, nous nous concentrons uniquement sur le financement.

Muzrs : Comment s’est inséré ce nouveau mode de financement dans une industrie de la musique déjà en place ?

Notre réflexion se base sur l’écosystème. Quels que soient les domaines, nous nous insérons dans des chaines de production déjà existantes : dans la musique il y a des labels, des éditeurs, des tourneurs, des salles, des studios, des systèmes de subventions etc. Certains présentent le crowdfunding comme une révolution qui va remplacer l’existant, nous ne voyons pas du tout les choses comme ça. Nous sommes un nouvel acteur qui cherche à s’articuler au mieux avec l’existant et nous apprenons donc à travailler avec chacun.

Nous sommes en train de construire notre réseau, nous discutons avec les SMAC de France par exemple. Notre stratégie est avant tout communautaire : un artiste qui passe sur notre plateforme doit pouvoir y trouver son financement, mais aussi du lien et un réseau.

Muzrs : Y-a-t-il un profil type de l’artiste ayant recours au financement participatif ?

Pour pas mal de jeunes artistes émergents le crowdfunding est déjà une option à laquelle on pense lors des recherches de financement. La suite, c’est devenir une option pour les labels, les artistes avec plus de notoriété et donc capable d’aller chercher des montants plus importants, mais aussi et surtout de gros artistes indépendants avec déjà une belle carrière comme Les Fatals Picards ou les Ogres de Barback, qui commencent à nous identifier comme un outil efficace qui s’intègre parfaitement à leur fonctionnement.

Ce développement auprès d’artistes plus connus pose pas mal de questions du point de vue logistique : quand il faut envoyer des milliers de CD ou de DVD aux contributeurs sans une structure adaptée, c’est très compliqué. Des outils existent, comme Wise Band qui gère le merchandising, mais ne sont pas encore très connu des artistes. Nous essayons donc de leur faire comprendre que ce peut être une solution pour eux : au lieu de donner un pourcentage de leurs ventes à un label, peut être qu’ils auraient intérêt à passer par le crowdfunding en déléguant la gestion des contreparties à une structure. Pour un CD vendu 12€ à la Fnac, l’artiste va toucher 4€, donc s’il est capable de le vendre en direct via une campagne de crowdfunding, même avec la commission de la plateforme et les frais d’envoi, il touchera peut être 70% de la somme, c’est donc très intéressant pour lui. Si on pousse un peu la réflexion, avec le développement des solutions direct-to-fans pour les artistes, on peut imaginer que les labels deviendront des plateformes logistiques pour les artistes indépendants.

Muzrs : Considérez-vous le crowdfunding comme un système D pour pallier à un manque de financement ou comme un nouveau modèle de financement de la culture, viable à long terme ?

Nous ne sommes pas un modèle économique car nous ne sommes pas une source de revenus permanents pour un artiste qui va leur permettre de vivre au quotidien. Un artiste peut financer un album, un clip ou un concert et même plusieurs fois à la suite, mais ça se travaille, ça s’apprend et il ne faut pas trop user de sa communauté. En revanche on va leur permettre d’accélérer un projet précis, de pouvoir en faire plus et de meilleure qualité. Aujourd’hui un artiste qui veut faire un album doit avoir de l’argent de côté, comme il n’en aura jamais assez il réduira les jours de studio, fera appel à des copains pour des coups de mains et reverra toute l’ambition du projet à la baisse. En inversant la machine en finançant en amont, on peut adapter et se retrouver avec des sommes vraiment intéressantes.

Muzrs : Au-delà du financement, beaucoup d’artistes voient dans les plateformes de crowdfunding un nouveau moyen de communication et de médiation à destination de leur public. Est-ce un axe de développement auquel s’intéresse Ulule?

C’est vrai, les porteurs de projets commencent petit à petit à se rendre compte qu’une campagne est aussi un formidable outil d’animation d’une communauté. Chez Ulule on y pense depuis longtemps mais c’est très compliqué à mettre en place. Et puis la réalité, c’est que peu de groupes se rendent encore compte de l’importance fondamentale de bâtir une communauté, de la travailler, de prendre du temps pour faire du community management etc. Beaucoup d’artistes pensent encore que leur musique se suffit à elle-même. Mais ce n’est pas le cas et ça ne l’a jamais été, la musique a toujours été marquetée, il y a toujours eu un travail de fond pour amener un artiste à un public. Les Rolling Stones sont un projet ultra marqueté depuis le départ jusque dans les dérapages du groupe ! Et si on a l’impression que beaucoup de projets sur Ulule intègrent une dimension médiation, c’est parce que ce sont ceux qui ont le plus de succès.

Muzrs : Et en ce qui concerne le crowdsourcing ?

Depuis le départ il y en a naturellement dans les campagnes Ulule. Sur un enregistrement d’album un internaute va proposer son studio, un autre sera ingénieur du son et proposera de mixer gratuitement, un autre prêtera un local de répétition etc. Nous sommes encore en train de réfléchir à la manière de modéliser cette offre de compétences, de le lier avec le financement sans que les deux se nuisent. Aujourd’hui sur Ulule, cet aspect passe plus par le côté communautaire, le développement de l’événementiel pour faire se rencontrer les porteurs de projets et favoriser l’entraide. Nous voyons de plus en plus de projets présents sur la plateforme communiquer entre eux et parfois collaborer naturellement, sans que nous intervenions.

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Catégories :Interviews, Professionnels

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