1024 Architecture : « établir un dialogue entre la manière dont le musicien génère sa musique et la manière dont on génère nos visuels »

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VORTEX by 1024 / Photo by Emmanuel GABILY

1024, c’est 210 mais c’est surtout la réunion de Pier Schneider et François Wunschel, deux architectes de formation, pionniers dans le domaine de l’installation scénique. Au fil de leur longue carrière pendant laquelle ils ont collaboré avec des grosses têtes de la musique électronique française telles qu’Etienne de Crécy ou Vitalic, ils ont littéralement inventé leur propre langage reliant son, visuel et espace. Premiers artistes à avoir ouvert la brèche du mapping vidéo sur scène, ils sont les co-créateurs du logiciel de référence MadMapper. Rencontre avec des passionnés, dans leur atelier parisien.

Muzrs : Pourquoi et comment en êtes-vous arrivé à travailler sur des projets musicaux?

Pier Schneider : A l’origine nous sommes deux architectes de formation, François Wunschel et moi même. On s’est rencontré à l’école en 1996 et avec trois autres architectes on a rapidement commencé des projets d’architecture éphémère sous le nom EXYZT. La musique a toujours eu une place importante dans notre vie et donc dans nos installations, la musique électronique notamment car nous sommes de la génération rave des années 90. Pour nous, tout comme la lumière, le son a une place importante dans l’architecture : c’est une vibration qui va réagir de différente manière selon l’espace dans lequel elle se propage.

En 2004, on a fait la scénographie pour le festival Extramundi à la Condition Publique de Roubaix, produit par Manu Barron (Patron du Social Club et du Silencio, directeur de Savoir Faire…ndlr) et Manu Chao. Nos œuvres étant éphémères, on avait développé nos propres outils de captation pour pouvoir rendre compte du processus de construction, notamment des micro-caméras. La veille du festival, Manu Chao commence à jouer alors qu’on fini de manger. Je me mets à filmer sa guitare et François s’amuse à incruster des petits personnages dansant par dessus. Manu a adoré et nous a demandé de le faire en direct sur scène pour son live quotidien. C’est comme ça qu’on a mis le pied dans le live visuel !

Ensuite en 2006, on a été invité à la Biennale d’architecture de Venise pour construire le pavillon de la France. Le projet METAVilla était une structure dans laquelle nous avons habité pendant les 3 mois de la biennale. On a convié des architectes et des artistes à collaborer, et dans le cadre d’une de ces résidences, on a expérimenté quelque chose d’alors tout nouveau : projeter avec un vidéo-projecteur directement sur la structure. On avait en fait découvert la technologie et le potentiel du mapping vidéo ! On s’est tout de suite dit que ce serait génial d’utiliser ça pour accompagner un musicien sur scène. Manu Barron nous présente alors à Etienne de Crécy qui venait de recevoir une commande des Transmusicales de Rennes pour un live et c’est comme ça qu’est né le projet Cube.

Muzrs : Comment se passe le processus de création avec les artistes ?

Avec Etienne par exemple, ça a été une discussion très rapide : il nous a dit qu’il faisait une musique simple, binaire, dans un univers 8 bit. On a donc pensé à une forme simple, binaire : un carré ! Son album était déjà prêt donc on est parti à l’envers en défaisant sa musique, en la découpant en pattern, en boucles sonores. Puis on a mit le bpm (beat par minute en musique) de chaque boucle sonore en rapport avec le fps (frame par seconde en vidéo) de chaque boucle visuelle grâce à un programme très simple, afin de transformer chaque clip sonore en clip visuel. C’était très malin mais c’est complètement archaïque par rapport aux méthodes actuelles où tout est fait en direct.

Pour le projet V Mirror de Vitalic, on a commencé par lui demander de décrire son album et il nous a répondu que c’était une sorte de « disco poilue ». Donc on a pris le symbole du disco, la boule à facette, et on l’a mixé avec son logo, un V : ça a donné deux facettes miroitantes se faisant face, comme des ailes. Contrairement à Etienne, Vitalic était en pleine écriture d’album quand il est venu nous voir. Du coup on a pu rentrer dans le processus musical avec lui et établir un dialogue entre la manière dont il génère sa musique et la manière dont on génère nos visuels. Lui comme nous avons du se mettre à nu, partager tous nos secrets de fabrications. Il composait sur le logiciel Ableton Live, nous filait le fichier et nous associons à chaque piste des comportements visuels. Donc quand il mettait un effet sur sa musique, ça provoquait un effet sur le visuel. C’est vraiment sur ce projet qu’on a mis au point les bases du langage entre le musicien et nous.

Après avoir réalisé le Cube d’Etienne de Crecy on a reçu beaucoup de demandes d’artistes. Le problème c’est que ça prend énormément de temps et qu’on ne peut pas en faire plus d’un tous les deux ans environ. Du coup on a eu l’idée de créer une structure qui ne soit pas dédiée à un seul musicien mais qui puisse s’adapter à tous. On a alors créé le projet Boombox, une structure dans laquelle tu peux faire jouer toute sorte de musiciens et qu’on fait tourner dans le monde entier.

Muzrs : Les contraintes de la scène doivent également avoir un impact sur votre création j’imagine ?

Oui bien sur, par exemple pour le Cube on était parti sur une structure de 9m mais le tourneur nous a demandé de réduire pour qu’elle puisse rentrer dans plus de scènes, donc on a réduit à 6m. Le truc marrant c’est que grâce à cette structure monumentale il s’est retrouvé en tête d’affiche de tous les festivals où il passait : il devait obligatoirement jouer sur les grandes scènes et au meilleur horaire puisqu’il fallait de l’obscurité pour la projection ! Pour le V Mirror les tourneurs voulaient aussi que ça rentre en club donc on est parti sur une structure de 3m de haut. Dans les deux cas on a du faire en sorte que la structure soit légère, facilement montable et démontable. Pour le Cube c’était une simple structure en échafaudage, que le producteur local louait directement sur place. C’était vraiment la tente Queshua du show !

Pour un autre projet on avait utilisé des lasers dans le Grand Palais et on avait du penser tout le projet en fonction de la législation française qui impose une hauteur de 3m50 au dessus du public pour la direction des lasers. Ca nous a amené à découvrir les Sharpy, ces projecteurs qui font un faisceau de lumière très serré se rapprochant du faisceau laser, qui ont été ensuite à la base du projet VTLZR avec Vitalic et Tesseract aka HYPER-Cube.

Muzrs : Vous choisissez les artistes avec qui vous travaillez ?

Oui, c’est hyper important parce qu’on est amené à passer beaucoup de temps avec l’équipe : les artistes, les techniciens, le tourneur etc. Il y a le temps de la création mais surtout un long moment sur la route, sur scène, à traverser des galères à l’autre bout du monde… Donc on travaille uniquement avec des gens avec qui on a des affinités humaines et artistiques. 

Muzrs : Quelle est la place du visuel dans la performance musicale aujourd’hui ?

On a débarqué alors que l’économie du disque s’effondrait et que les musiciens commençaient à se rabattre sur le live. Dans le milieu de l’Électro la problématique était particulière parce qu’un musicien qui tourne trois boutons ça a moins d’impact scénique qu’un groupe de Rock ! Donc il a fallu innover.

Depuis le Cube en 2007, qui était le premier mapping vidéo sur scène, il y a eu une véritable surenchère. A commencer par le live d’Amon Tobin avec sa méga structure et sa superproduction américaine. C’était visuellement très impactant, mais il n’a pu jouer qu’une dizaine de fois parce que c’était extrêmement lourd en couts et en logistique. Pour moi ce n’est pas très intéressant s’il suffit de mettre de l’argent. Et avec l’avènement de la musique électronique c’est ce qu’il s’est passé : une débauche de moyens. C’est l’inverse de notre démarche qui se base sur une réflexion plastique, artistique, architecturale et visuelle. On ne veut pas rentrer dans la course à la démesure, on préfère travailler en atelier, bricoler, innover.

Muzrs : Et vous n’avez jamais eu envie de vous mettre à la musique ?

On le fait pour nos performances (la trilogie, Euphorie, Crise, Recession) pour le projet Tesseract, une sculpture lumineuse performative de 14m dans laquelle nous faisons à la fois la création scénique, le contenu visuel, le programme, et la musique. Créer tous les aspects du projet nous permet d’aller beaucoup plus loin dans l’association entre espace, image et son.

 

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Catégories :Créatifs, Interviews

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